LES ARPENTEURS ROMAINS, Tome I

HYGYN LE GROMATIQUE, FRONTIN

texte établi et traduit par Jean-Yves Guillaumin

Collection des Universités de France, publiée sous le patronage de l’Association Guillaume Budé, Paris Les Belles Lettres 2005, 276 p.

 

 

 

Après avoir régulièrement participé à la traduction collective des auteurs gromatiques, traduction dite « de Besançon », Jean-Yves Guillaumin entreprend une traduction des arpenteurs romains sous son seul nom, dans la fameuse « collection Budé ». C’est une initiative heureuse. Comme en page 4 de l’introduction, J.-Y. Guillaumin dégage les quatre auteurs qui écrivent « les traités majeurs », Hygin le Gromatique, Frontin, Siculus Flaccus et Hygin, on peut penser que le ou les volumes suivants de la série porteront sur ces deux derniers.

 

L’ouvrage comprend :

- Une introduction générale (p. 1-52)

- Une bibliographie sommaire (p. 53-57)

- Une introduction à la traduction d’Hygin le Gromatique (p. 61-76)

- Le texte d’Hygin le Gromatique (p. 78-123) : texte latin à droite, et traduction en page gauche.

- Une introduction à la traduction de Frontin (p. 127-146)

- Le texte de Frontin, traduction en page gauche et latin en page droite (147-165)

- Les notes érudites sur le texte d’Hygin le Gromatique (p. 167-216)

- Les notes érudites sur le texte de Frontin (p. 217-236)

- Quelques schémas, redessinés pour la plupart (p. 237-246)

- Un index des mots et un index des noms antiques (p. 247-263)

 

Le choix d’associer dans un premier volume Frontin et Hygin Gromatique est défendable par la chronologie : voilà deux auteurs convenablement datés du règne de Vespasien. En revanche, les contenus de leurs textes ouvrent le volume sur une quantité de problèmes divers en raison de la différence profonde entre eux. Frontin est un généraliste, qui écrit de courtes présentations sur quatre sujets  : « les catégories de terres » ; « les controverses » ; « les limites » ; « l’art de l’arpenteur ». Hygin Gromatique, en revanche, développe longuement la question de l’établissement des limites, laquelle n’occupe que cinq petites pages chez Frontin.

 

L’intérêt de la traduction de Guillaumin est que nous sommes en présence d’un excellent latiniste, qui plus est connaisseur des littératures techniques de l’Antiquité. Cette force donne tout son prix à des réflexions sur les termes, à des notes érudites, à des propostions alternatives. Le lecteur doit savoir que, par ailleurs, J.-Y. Guillaumin publie quantité d’articles ou de notes savantes sur des points d’établissement des textes d’arpentage, corrigeant ici, suggérant là, ce qui démontre sa connaissance détaillée des textes. Le choix de l’Association Budé de lui confier la traduction des auteurs gromatiques est donc justifié.

On apprend beaucoup de choses, notamment en lisant les notes. Parmi les plus consistantes ou les plus neuves, je signale celle sur l’étymologie de decumanus (n. 20, p. 170), sur l’adjudication des travaux de la limitation (n. 4, p. 179), sur la traduction du mot intervallum (n. 144, p. 193), du mot incrementum (n. 223, p. 202-203), sur la numérotation des bornes et des axes dans la quadratura (n. 307 et 308, p. 214-215), sur le sens du mot peu connu de procentemato, ici à l’ablatif et qui avait fait l’objet de corrections indues par les éditeurs et commentateurs (n. 113, p. 231-232), etc.

 

En revanche, l’édition propose des choix plus discutables. Pourquoi nommer Hygin, « Hygin Le Gromatique » ? Rappelons que les manuscrits et éditeurs anciens (notamment l’édition de référence de 1848) ont choisi d’accoler à cet Hygin l’épithète de « gromaticus » pour le différencier d’autres Hygin, celui qui publie au début du IIe s., et celui qui écrit le traité sur la castramétation (et qu’on nomme Pseudo-Hygin). Traditionnellement on francise en nommant cet Hygin « Hygin Gromatique » et cela suffit. L’édition de Besançon avait ouvert le bal des changements de noms en choisissant de nommer Hygin « Hygin l’Arpenteur ». Guillaumin, qui ne veut pas être en reste, choisit « Hygin Le Gromatique ». À quand Hygin Gromatissime, ou Hygin Gromatiquant ?

Un autre choix de J.-Y. Guillaumin est de se tenir, dans ses commentaires, à une doxa chaque jour un peu plus écornée et dans laquelle on trouve les jugements sur l’ancienneté originelle de la centuriation et l’origine religieuse des conceptions gromatiques (p. 13), le fait que les arpenteurs sont des enseignants qui rédigent des manuels (p. 44 et 63 ; rappelons que les textes gromatiques sont ce qu’on appelle, en littérature technique de l’arpentage, des Commentaires, utiles aux missions de terrain), les habituelles envolées sur la ratio, le templum, le fatum, etc (p. 1 ; données qui devraient être traitées de manière technique). On trouve aussi des idées infondées : par exemple l’idée selon laquelle les copistes du Moyen Âge veulent cadastrer leur territoire et que c’est pour cela qu’ils copient les textes (p. 45).

La confusion entretenue à plusieurs reprises entre strigation, scamnation, centuriation et limitation est fâcheuse. Je ne pense pas qu’on puisse suivre J.-Y. Guillaumin aux notes 296 p. 212 et 303 p. 214, pour la raison suivante. Guillaumin mélange trois choses : le rigor (qui est l’alignement issu de la visée et qui se situe au niveau de l’arpentage) ; le limes intercisivus, qui est la matérialisation de la limite avec le maintien d’une bande de 5 pieds entre les voisins, qui est de l’ordre agraire et juridique ; enfin la limitatio qui est un mode de découpage de l’espace selon des unités intermédiaires qui peuvent être 1. des bandes ou des quadrillages à l’intérieur desquels on dispose des sous-unités nommées scamna ou strigae, 2. des quadrillages dessinant des carrés ou des rectangles nommés centuries. La recherche (Castagnoli 1953-55 ; Chouquer et al. 1987) a démontré que les limitations du IVe s. av. J.-C. sont avant tout des limitations en bandes, et que l’apparition de la limitation centuriée est relativement délicate à cerner, peut-être à la fin du IVe s. (Castagnoli), ou dans la première moitié du IIIe s. (Chouquer et Favory), mais pas avant. En tous cas les éléments dont on dispose ne permettent pas de dire que la scamnation et la strigation procèderaient de la centuriation, en tant que « forme inférieure », encore moins que les formes auraient un strict rapport avec le statut de la cité (colonie romaine, latine). Pourquoi donc répéter ces idées non fondées ?

Il y a aussi — c’était déjà un tic de l’édition des bisontins — cette façon de paraître empoigner la redoutable question du texte de Frontin, alors qu’il s’agit, en définitive, d’adopter l’édition Thulin (« nous nous conformons à cette position qui est celle de Thulin » lit-on p. 129 à propos du choix du texte qui revient à Frontin), et surtout de le faire sans en tirer toutes les conséquences. En effet, si J.-Y. Guillaumin suit Thulin pour le texte, il pense encore comme Lachmann, lequel confondait Frontin, le Pseudo Agennius et Agennius Urbicus, ce qui lui valait déjà la critique de Mommsen ! Cela conduit à des choix discutables, comme de ne pas reconnaître, — en marginalisant le Pseudo-Agennius, Balbus et Iunius Nypsius —, la composition de la partie du corpus datée des Ier-début IIe s. Ce ne sont pas quatre auteurs principaux, mais 6 ou même 7 : à Frontin, Hygin, Hygin Gromatique, et peut-être Siculus Flaccus (s’il date bien de cette époque, ce qui est discutable), il faut ajouter le Pseudo-Agennius qui est le modèle des Controverses ; Iunius Nypsius, le modèle de la construction géométrique des limitations et du bornage ; Balbus (que Guillaumin a édité), le recenseur des formae et des mesures. À ne pas vouloir citer, au besoin même en la discutant, cette cohérence que nous avons longuement établie (Chouquer et Favory 2001), J.-Y. Guillaumin se prive d’un élément majeur de commentaire.

Un dernier choix tient à l’absence de l’illustration. Le texte de Frontin comprend 33 illustrations ; celui d’Hygin Gromatique 79 figures. Ces illustrations ne sont pas pas secondaires mais apportent des éléments majeurs d’information, notamment parce qu’il y a des chances que plusieurs d’entre elles ne soient pas seulement des croquis explicatifs imaginés par le commentateur (ce qui est déjà très précieux), mais aussi des copies (partielles, simplifiées, exactes ?) de documents qu’on pouvait trouver dans un tabularium. S’il est très bienvenu de faire réaliser des schémas pour éclairer un point complexe (schémas d’Anne Roth Congès aux p. 239-244), la suppression des figures originales reste une étrangeté. La faute est sans doute due à la maison d’édition (« vœu irréalisable » s’excuse Guillaumin, p. 37). Mais que dirait-on si on supprimait arbitrairement 8 ou 10 pages du texte, pour faire des économies ? Le texte aurait-il donc toujours ce privilège de source que l’image n’a toujours pas ?

 

Malgré ces choix très académiques, les mérites de cette édition restent grand : plus aisée à trouver que l’édition de Besançon, elle est servie par un traducteur compétent, et comporte une quantité appréciable de notations nécessaires à la compréhension des textes. Elle rendra de grands services.

 

Bibliographie

 

Travaux de Jean-Yves Guillaumin concernant l’arpentage

 

Jean-Yves GUILLAUMIN, Sur quelques notices des arpenteurs romains, Presses Universitaires de Franche-Comté, Besançon 2007 (recueil de 7 études de l’auteur).

 

Jean-Yves GUILLAUMIN, Les trois notices des Libri coloniarum sur l’ager Asculanus, Dialogues d’Histoire Ancienne, suppl. 1, 2005, p. 277-290.

 

Jean-Yves GUILLAUMIN (ed. et trad.), Balbus. Présentation systématique de toutes les figures. Podismus et textes connexes, Jovene Editore, Naples 1996, 220 p.

 

Antonio GONZALES, Jean-Yves GUILLAUMIN (ed.), Autour des Libri coloniarum. Colonisation et colonies dans le monde romain, Presses Universitaires de Franche-Comté, 2006.

 

Danièle CONSO, Antonio GONZALES, Jean-Yves GUILLAUMIN (ed.), Les vocabulaires techniques des arpenteurs romains, Presses Universitaires de Franche-Comté, 2006.

 

Autres travaux

 

Ferdinando CASTAGNOLI, I piu antichi esempi conservati di divisioni agrarie romane, BCAR, LXXV, 1953-55, Appendice, p. 3-9.

 

Gérard CHOUQUER, Monique CLAVEL-LÉVÊQUE, François FAVORY et Jean-Pierre VALLAT, Structures agraires en Italie centro-méridionale, Collection de l’École Française de Rome, n° 100, Rome 1987.

 

Gérard CHOUQUER et François FAVORY, L’arpentage romain, Histoire des textes, Droit, Techniques, ed. Errance, Paris 2001, 492 p.

 

M. CLAVEL-LEVÊQUE, D. CONSO, A. GONZALES, J.-Y. GUILLAUMIN, Ph. ROBIN (ed. et trad.), Hygin l’Arpenteur, L’établissement des limites, Jovene et OPOCE ed. Luxembourg, Naples 1996. (c’est l’édition dite « de Besançon », voir le site de la maison d’édition Jovene).

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