Persistance et innovation dans les structures territoriales de l’Italie romaine

 

Brèves notes de lecture

par G. Chouquer

 

 

 

Luigi CAPOGROSSI COLOGNESI, Persistenza e innovazione nelle strutture territoriali dell’Italia romana. L’ambiguità di una interpretazione storiografica e dei suoi modelli, Jovene Editore, Naples 2002, 312 p.

 

 

 

 

Chapitre 1

Terres privées et limitation romaine

 

Ce chapitre est destiné à exprimer la problématique de l’auteur, à savoir le fait que la limitation n’est pas un système universel ou synoptique et qu’elle connaît de multiples exceptions.

Il suggère de renoncer aux schémas interprétatifs trop élémentaires, comme de penser que toute la terre en pleine propriété est celle qui est centuriée. Entre Dominium ex iure Quiritium et limitatio, la correspondance fait défaut. Il montre ensuite que l’application de la limitation ne change pas le statut préexistant de certaines terres : LCC s’appuie sur Hygin 82, 20-23 Th ; 83, 13 Th ; Siculus Flaccus en 121, 18 Th. L’événement colonial n’interdit pas les survivances du passé.

Dans deux parties consacrées aux « Terres rendues et terres exceptées » et aux « Pâtures publiques et compascua », l’auteur continue l’inventaire des passages gromatiques qui indiquent des situations particulières par rapport à la limitation. Il note, pour finir, la lacune que représente le ius compascendi dans la jurisprudence impériale.

Enfin, il analyse le passage de Siculus Flaccus (116, 13 Th = phrase 178 de l’édition de Besançon) dans lequel il est fait allusion à des forêts quasi publiques et quasi privées (vicinus). Pour LCC c’est la preuve de l’indétermination du régime juridique de ce genre de territoires.

 

Chapitre 2

Les pagi, de l’origine citadine à l’organisation territoriale de l’Italie impériale

 

Les pagi de la Rome archaïque

 

La tradition historiographique a quasiment fait du pagus la structure portante des autres éléments, les villages, les terres privées et les pâtures communes, dans une vision de longue durée qui va de l’état archaïque à la fin de l’Empire. Pour le pagus archaïque, on se réfère à la dualité entre les montagnards et les campagnards pour indiquer l’ensemble des citoyens de Rome. Carandini (1997) interprète par exemple le mons comme un « pagus proto-urbain ».

Autre élément de la tradition : la dualité vicus (urbain) et pagus (rural).

 

Le pagus romain de la fin de la République et du Principat.

 

On est bien informé. Les aspects religieux prédominent. Ensuite la capacité des communautés à s’autonormer, avec une gestion financière et fiscale autonome. Aspect “corporatif” (thème cher à l’historiographie allemande) qui explique la gestion des voies, la construction des édifices publics et le rôle de support financier de l’administration romaine.

À l’époque impériale, ce qui domine c’est la fonction fiscale et cadastrale (Ulpien, Dig. 50, 15, 4 qui est le texte de base sur l’enregistrement des fundi dans le cadre des pagi). L’inscription de Bétique (CIL II 5042) prouve que, dès le début du Principat, la pratique de la localisation des fonds dans le cadre du pagus était répandue bien au-delà de l’Italie.

Les documents de Volcei et de Trinitapoli indiquent bien la persistance au IVe s. du système du pagus dans l’enregistrement des fonds. Pourquoi ce système et non celui de la limitation ?

Le pagus est bien une forme spécifiquement rurale, à opposer à urbs, civitas, oppidum et à relier à la dimension citadine de l’expansion romaine (municipium, colonia) et aux aspects adminsitratifs (praefectura, pertica, territorium).

 

Pluralité des formes et des assiettes des pagi

 

Dans l’Occident romain, les formes et les assiettes varient, ne donnant pas un visage unique au pagus. LCC exploite par exemple longuement en note (notes 57 à 60) les travaux sur le pagus en Afrique (Picard, Mahjoubi et Bechaouch 1963), où, sous le mot pagus, on trouve une triple réalité : de vastes districts regroupant des cités stipendiaires ; des pagi civium romanorum, groupes de citoyens romains vivant en symbiose avec les cités ; enfin de petits cantons ruraux pourvus d’une administration de type rural.

 

Les pagi dans et hors des limites de Rome

Les formes d’organisation des populations rurales et les types d’établissement

 

Dans ces deux dernières parties du chapitre, LCC étudie le pagus en rapport avec les autres formes d’organisation que sont les vici, les fora, les conciliabula, les castella. Il montre la persistance de cette diversité des formes à la fin de la République. La question qui domine alors l’historiographie est de savoir si le pagus est une importation romaine en territoire indigène ou une réception par Rome de formes territoriales des populations diverses qu’elle a dominées.

 

Chapitre 3

L’héritage de Mommsen et de Schulten

 

Chapitre historiographique dans lequel l’auteur montre la fabrication progressive d’une tradition qui met en avant, d’abord avec Mommsen, la pérennité pluriséculaire du pagus, lui donne l’aspect d’une cité en réduction, en fait un élément de son unité politique et administrative. Chez Marquardt, le couple conciliabulum-pagus représente, de l’intérieur, l’entière structure politique: le premier indiquerait l’unité politique “nationale”, le second les éléments constitutifs. Chez Weber on trouve l’interprétation collective de la communauté primitive en lien avec les structures territoriales. Vont ensemble l’assiette terrienne des communautés, l’ordre gentilice et les formes de l’habitat villageois. Il s’agit, chez Weber, de ce que Sereni a appelé un « système de rapports nécessaires ». Dès lors un récit s’installe, qui va de la communauté primitive à la société individualiste dominée par le bloc patricien-plébéien des « affamés de terre », le rôle de la centuriation, la propriété individuelle, la valorisation de la ville par rapport au village et l’accaparement des terres publiques. Meitzen creuse le lien entre le pagus et le village, allant jusqu’à créer des filiations avec le village médiéval.

Ainsi le pagus devient de façon uniforme la circonscription rurale de tout territoire romain. Il annonce le “pays”, le canton, etc.

Le rôle de Schulten dans l’oppositon vicus-pagus. La colonisation romaine aurait plus bénéficié au village (romain) qu’au pagus (préromain).

Il existe donc, dans la tradition historiographique, un paradigme de la continuité qui établit la pérennité de forme du pagus préromain à la communauté médivale. Le pagus est naturalisé en pays (De Pachtère). Les historiens italiens confortent le modèle fixiste : Bognetti, Sereni (dans Comunità rurali). Même vue fixiste chez Frederiksen.

 

Chapitre 4

Organisation domaniale et tables alimentaires

 

Les Tables alimentaires de Veleia et des Ligures Baebiani sont des documents fondamentaux pour la question du pagus en Italie.

Examen de la question des strates préomaines dans l’onosmatique des Tables.

Reprise de l’examen historiographique.

LCC montre l’apparition d’une réflexion critique sur la thèse fixiste, avec Giorgio Luraschi. Mais il hésite toutefois à se ranger complètement à la thèse de cet auteur en raison de son caractère radical. En effet celui-ci inverse la logique de Schulten et de Kornemann plutôt qu’il ne la casse : il fait du pagus le produit du vicus ou d’un ensemble de vici territorialement bien identifiés.

 

Chapitre 5

Les sources antiques et les interprétations des modernes

 

Examen de la tradition historiographique dite « paganico-vicana ». La formule traduit une logique : un établissement per vicos serait et pourrait être quelque chose de plus et de divers qu’un établissement per pagos.

Or le projet de LCC est de chercher, sous l’uniformité du terme, la multiplicité des formes d’établissement et d’organisation, non seulement celles tolérées par Rome, mais aussi celles produites par elle.

 

Chapitre 6

Les pagi et l’identité cadastrale des domaines dans l’Italie impériale.

 

Le régime fondiaire italique et l’extension de la citoyenneté aux Italiques

 

Le but recerché est de ne pas réduire à un seul cas la diversité approchée dans les chapitres précédents. À partir de quelle époque le ius Italicum - et donc le paradigme du dominium ex iure Quiritium - est devenu la matrice commune dans laquelle la multiplicité des statuts territoriaux originaires fut refondue et unifiée ? LCC s’interroge alors sur les conditions d’apparition de toutes les enclaves de terres en propriété privée issues des innombrables statuts locaux et étrangers donc en rapport avec les formes du droit civil romain, dont les Gromatici gardent le souvenir à une époque plus tardive, selon une perspective singulièrement rétroprojetée. Le caractère individuel du nouveau droit autour de la figure du dominium a dû accélérer le processus de dissolution des structures communautaires (nombreux et insistants renvois à Gabba, et en dernier lieu à Gabba 1994). Mais l’auteur cherche à mettre en évidence le fait que tous les territoires entrant dans la sphère du dominium ex iure Quritium et bénéficiant de l’extension de la citoyenneté et du développement des structures municipales, n’ont que difficilement été réorganisés par les limitations. La plupart des anciens propriétaires “privés” selon leur droit d’origine, ont dû persister dans la jouissance pacifique de leurs terres, modifiant seulement le titre juridique pour le fonder désormais sur le droit civil romain. Toutes les formes agraires, celles qui n’avaient jamais connu la limitation, n’ont pas été modifiées. (Cf note 7 p. 196-197 = opinion de Gabba sur les grandes limitations d’Italie du nord, qui ne peuvent avoir été mises en place qu’à partir de 43 av. JC et qui ne signifient pas un changement de propriété et une redistribution de la terre. LCC discute le processus et les conséquences et confirme Gabba : pour rendre la chose possible sans conséquences trop lourdes, il fallait, immédiatement après la limitation, réassigner à chacun ses propres terres, avec le nouveau titre).

Ainsi la période qui va de la guerre sociale à Auguste a vu s’accroître la scission entre les formes gromatiques romaines et le champ d’application du droit romain aux terres que LCC a déjà eu l’occasion de mettre en évidence pour l’époque antérieure.

 

La présence du pagus dans le lexique institutionnel romain

 

LCC commente le texte d’Agennius Urbicus (23, 5-8 Th) dans lequel manquent le pagus et le vicus. Au moins pour le pagus, on peut considérer qu’il est partie d’une colonie ou d’un municipe, qui sont eux mentionnés, et qu’il n’a pas à être nommé en tant que tel (note 13, p. 200).

LCC développe ensuite le point central de son exposé :

- les unités fondiaires, non seulement celles en propriété quiritaire mais aussi probablement les possessiones de terres publiques, ainsi que les terres provinciales, au moins sous l’Empire, sont identifiées par leur localisation dans les différents pagi.

- le domaine des terres en pleine propriété selon les formes du droit romain a toujours été plus grand que celui des terres limitées par les arpenteurs, puisque dans le système municipal romain seule une partie restreinte, celle dépendant de la colonie, apparaît nécessairement soumise à la centuriation. 

- à la suite de l’extension de la citoyenneté romaine au Ier s av. J. C., on devrait constater l’augmentation des terres soumises au domaine quiritaire et situées en dehors de la limitation : terres municipales largement en surplus par rapport aux limitations coloniales et viritanes.

- la pleine affirmation de l’organisation municipale de l’Italie semble se réaliser en parallèle à la distribution du territoire per pagos, bien qu’il faille constater que la subdivison en pagi ne coincide pas intégralement avec les confins des territoires municipaux.

Donc s’il y a systémisation du territoire extraurbain, c’est plus par le pagus que par la limitatio.

 

La limitatio romaine et le système des pagi : deux formes parallèles

 

Il faut donc travailler sur une hypothèse nouvelle : celle d’un système nouveau, le système des pagi, comme système de compréhension des territoires, bien plus généralisé que la limitation.

[note 22 - s’appuyant sur Chouquer et Favory 2001, 45 et 217, il retient que les mappes d’Orange, compte tenu de leur extension limitée, rendent impossible l’identification de tout le système fondiaire soumis à la pleine propriété individuelle depuis le milieu du Ier s. av. JC. D’où la valeur de son hypothèse stratégique sur le pagus, extensible à toute l’Italie et à tout l’Empire. La division de l’Italie en régiones par Auguste, irait aussi dans le même sens, cette décision pouvant avoir un rapport avec le cens.]

Le pagus n’est donc pas à lire comme une forme résiduelle, comme toute l’historiographie l’a fait. C’est un système en rapport avec la limitatio car il a le même but organisateur (reconnaître les bases fondiaires), mais concurrent, car les deux systèmes ne sont pas intégrés.

S’opposant à Schulten, selon lequel la cité n’avait pas besoin d’une autre unité fondiaire que la centurie et le fundus, LCC pense le contraire car la centuriation ne peut pas encadrer tout le système domanial. Pour passer à la systématisation que traduit la formule ultérieure d’Ulpien, il fallait disposer d’une unité suffisamment anodine, qui ne vienne pas ruiner la centralité urbaine de l’assiette municipale de l’Italie romaine, en outre facilement actualisable à vaste échelle. Le texte d’Ulpien n’est possible que si on admet qu’une grande partie, sinon tout le territoire italien et provincial, y compris celui soumis au ius Italicum, était réparti en pagi. Cette « colossale systémisation » des territoires passés sous contrôle romain justifierait alors complètement le recensement d’Auguste : organiser un nouveau domaine territorial qui aurait embrassé les anciennes propriétés des centuries dans les colonies et municipes, et les autres terres privées, y compris récemment assujetties au régime de la propriété civile romaine.

[note 35 : l’auteur se demande si toutes les terres centuriées ont été à leur tour comprises dans le système parallèle de la circonscription paganique] ;

Il insiste sur le fait que le pagus, à la différence de la limitatio, n’est pas issu d’un schéma géométrique donné.

 

Ius civile et régime gromatique des terres romaines

 

Cette interprétation suppose, pour le milieu et la fin de la République et l’époque augustéenne, une sorte de dyscrasie importante (mauvaise organisation, perturbation, terme médical) entre les territoires soumis à la limitation et les terres ou on trouvait le régime de la propriété quiritaire. Il faut partir du fait que le type de relation entre le régime juridique et l’assiette gromatique du territoire romain, au moins à partir du IVe av. JC, est un problème qui n’est quasiment jamais abordé dans le corpus juridique.

Analyse (à partir de l’opinion de Mommsen et du débat Mommsen-Weber) du texte de la lex Mamilia, Roscia... en 263-266 La. Selon Mommsen, la limitatio s’étend aux organismes mineurs du tissu impérial romain que sont les municipes, préfectures, fora et conciliabula. LCC conteste qu’on puisse tirer argument d’une réorganisation de toutes ces communautés à partir de ce seul témoignage. Il résiste parce qu’il craint qu’on en tire les conséquences que toutes les terres auraient été soumises à la centuriation (p. 213). Il lui semble que la réponse appartient aux archéologues et aux topographes. Pour lui, il est clair que si les traces de limitation se révélaient rares ou insuffisantes, ses doutes seraient grandement renforcés (p. 214).

Il conclut en disant qu’il n’y a jamais eu de recadastration de tout le territoire par la limitation. Cela aurait été une opération d’un coût social énorme. Du reste cela ne correspond pas au caractère de la limitation qui, depuis le début, ne coïncide pas avec les terres en pleine propriété quiritaire. Il consteste la vision d’un empire romain saisi par l’esprit de géométrie. L’interprétation de Mommsen est rigide.

 

L’organisation municipale et les assiettes territoriales

 

La question est de dire comment ce processus s’est réalisé et de répondre à deux questions dont l’oubli a contribué à dévoyer la discussion sur ce sujet déjà difficile : le rapport avec les entités préromaines ; la question de la filiation entre les formes préromaines et romaines.

La difficulté est que si le système des pagi est une création romaine en tant que système cadastral et territorial, le pagus existe bien dans les sociétés préromaines. LCC penche pour une forme de continuité, mais pas pour l’identité entre le pagus préromain et celui de l’époque romaine. Il préfère dire que la multiplicité des formes préromaines était, en une certaine mesure, compatible avec leur englobement dans le pagus, entendu essentiellement sur le plan territorial. Il adopte donc une position paradoxale de création et de continuité.

 

Chapitre 7

Vici et pagi : des racines préromaines aux projections médiévales

 

Vicus et pagus

Reprise et critique du paradigme de la continuité.

Conclusion en forme de nouveau départ.

 

Dans cet ultime chapitre, l’auteur reprend et discute les thèses continuistes qui font des liens millénaires entre la situation italique et le Moyen Âge.

 

Bibliographie

Index des sources citées

Glossaire

Planches

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