Anne ROTH CONGÈS

« Modalités pratiques d’implantation des cadastres romains : quelques aspects. (Quintarios claudere. Perpendere. Cultellare. Varare : la construction des cadastres sur une diagonale et ses traces dans le corpus agrimensorum) »

dans Mélanges de l’Ecole Française de Rome, Antiquité, 108, 1, 1996, p. 299-422.

 

 

article intégralement accessible sur le portail Persée

 

 

 

 

 

Plan de l’article

 

1. Quintarios claudere : la vérification par le refermement des quintarii dans la méthode traditionnelle

2. Perpendere et l’umbilicus soli : la vérification de la verticalité

3. Cultellare : la mesure à l’horizontale

4. Les constructions de cadastres sur une diagonale

5. Hypothénuse et diagonale dans le Corpus agrimensorum et ses vignettes

6. Varationem in agris divisis reponere : comment retrouver un cadastre construit sur une diagnale (varatio), d’après la Limitis repositio de M. Iunius Nypsius

 

 

Analyse

 

Dans ce très gros article, dont d’autres auraient fait un ouvrage, Anne Roth Congès part de la mise en évidence dans les années 1980 et 90, par des spécialistes des centuriations romaines, de rapports géométriques entre une trame et une voie, ou encore entre deux trames quadrillées. Dans le premier cas, c’est la voie qui sert de diagonale sur laquelle on articule la nouvelle construction cadastrale ; dans le second cas c’est un axe du premier système qui tient ce rôle.

 

Pour comprendre les avantages de cette pratique, non explicitement décrite par le Corpus des textes latins de l’arpentage, Anne Roth Congès la compare à la méthode traditionnelle de construction des centuriations, après avoir précisé le sens de termes techniques fréquemment utilisés par les arpenteurs : quintarios claudere premet de vérifier périodiquement la régularité du maillage ; perpendere concerne la mise à la verticale de l’instrument de visée et des jalons d’alignement ; cultellare signifie strictement “mesurer à l’horizontale”, à l’aide de la perche et du cordeau, sans référence au tracé d’alignement ni au nivellement. Elle peut alors montrer que la “construction sur la diagonale” est un procédé nettement plus rapide et fiable que la méthode traditionnelle.

 

Anne Roth Congès cherche enfin dans le Corpus gromatique les traces de cette pratique originale à travers le vocabulaire, les vignettes, et surtout dans le chapitre de M. Iunius Nypsus intitulé Limitis repositio. On y apprend comment l’arpenteur confronté sur le terrain à la superposition en diagonale de deux systèmes, appelée varatio in agris, peut s’en servir pour retrouver les limites de la centurie dans laquelle il opère, en utilisant les propriétés des triangles rectangles semblables générés par la superposition des grilles.

 

L’étude comprend 66 figures, un glossaire et une bibliographie spécialisée.

 

 

Commentaire

 

Cette grande étude représente une avancée considérable dans la recherche sur les arpentages romains pour plusieurs raisons qu’il est intéressant de relever.

Alors que la superposition de trames cadastrales romaines posait problème à nombre d’observateurs de la situation antique, et que les premières découvertes étaient accueillies avec fraicheur voire scepticisme (justifiés quelquefois par les excès de géométrie), Anne Roth Congès a pris le problème dans un tout autre sens, à la fois conceptuel et chronologique. Elle a montré que les questions que se pose un Marcus Iunius Nypsus sont les suivantes : lorsqu’on fait des vérifications sur le terrain, lorsqu’on doit reconnaître des systèmes différents entre eux, comment, connaissant une trame et son bornage, retrouver une autre trame située dans le même lieu, et construite sur les propriétés des triangles rectangles à partir de la première ; sur quelles bases théoriques se reposer pour avancer en la matière et trancher une question du genre : cette borne appartient-elle à cette trame de limites ou cette autre ? cet axe appartient-il à cette trame ou a cette autre ? Ainsi, Anne Roth Congès démontrait que la question que n’osaient pas envisager bien des modernes était théoriquement traitée par les arpenteurs, et qu’elle l’était dans le cadre d’enquêtes de terrain a posteriori par apport aux périodes d’établissement des trames.

 

Ce faisant, Anne Roth Congès a dû débrouiller un nombre considérable de points techniques, dont le principal est l’identification de la varatio, terme intraduisible et qui est le coeur de la technique de la repositio. Ce qui importe à Iunius Nypsus, c’est de donner aux arpenteurs qu’on envoie sur le terrain, un commentaire approprié des situations qu’ils vont rencontrer dans leur travail de révision des archives cadastrales, des bornages en place et dans leur travail d’expertise pour les conflits de propriété ou de possession intervenant dans des zones centuriées. Or ils vont rencontrer des cas d’imbrications de trames, parce que les nécessités historiques de l’assignation ont quelquefois conduit les autorités romaines à multiplier les déductions et donc les trames. Comme on construisait les trames les unes par rapport aux autres, en exploitant les propriétés géométriques de la varatio, c’est par la bonne connaissance de la géométrie qu’on pourra faire une bonne expertise.

 

L’étude donne donc une base théorique et une vraisemblance historique forte à des réalités qu’on avait du mal à accepter. Sur le plan théorique, l’étude met à plat l’essentiel des bases en recourant principalement aux textes de Iunius Nypsus et Frontin. Les techniques sont décortiquées, les termes expliqués, les procédés décrits. Sur le plan historique, l’étude donne les éléments pour une hypothèse de datation flavienne ou post-flaviene d’un auteur comme Iunius Nypsus, en montrant qu’il participe peut-être à l’œuvre de restitutio formarum (restitution des plans cadastraux) entreprise à cette époque et pour l’aspect dont il est spécialiste. C’est la piste que nous avons exploité dans notre manuel (Chouquer et Favory 2001, p. 28-29)

 

 

Liste des vignettes commentées dans l’étude (avec son numéro dans l’édition Lachmann et dans l’édition Thulin)

 

- vignette 26 La (Frontin)

- vignette 134 La ou 73 Th (Hygin Gromatique)

- vignette 135 La ou 74 Th (Hygin Gromatique)

- vignette 139 La ou 78 Th (Hygin Gromatique)

- vignette 140 La ou 79 Th (Hygin Gromatique)

- vignette 168 La ou 107 Th (Hygin Gromatique)

- vignette 209 La (Iunius Nypsus)

- vignette 210 La (Iunius Nypsus)

- vignette 211 La (Iunius Nypsus)

 

 

Liste des textes gromatiques commentés et traduits dans l’étude

 

- Hygin Gromatique : 191,14 - 192,1 La = 154, 14-20 Th

- Hygin : 112, 9-11 La = 72, 14-16 Th

- Iunius Nypsus : 285, 15-17 La

- Iunius Nypsus : 287, 2-6 La

- Iunius Nypsus : 287, 25 - 288,4 La

- Frontin : 26, 6-10 La = 14,23 - 15,4 Th

- Hygin Gromatique : 192, 7-9 La = 155, 7-8 Th

- Iunius Nypsus : 287, 12-13 La

- Iunius Nypsus : 290, 1-2 La

- Frontin : 26,11 - 27,12 La = 18,12- 19,8 Th

- Frontin : 33,19 - 34,7 La = 17,16 - 18,15 Th

- Hygin Gromatique : 192, 4-7 La = 155, 3-5 Th

- Gaius et Theodosius : 346, 25-31 La

- Hygin Gromatique : 170, 3-16 La = 135, 1-4 Th

- Hygin Gromatique : 171, 4-13 La = 136, 1-10 Th

- Iunius Nypsus : 285, 3-6 La

- Iunius Nypsus : 287, 8-14 La

- Iunius Nypsus : 288, 18-24 La

- Iunius Nypsus : 289, 1-3 La

- Iunius Nypsus : 285, 7-17 La

- Iunius Nypsus : 286, 12-16 La

- Iunius Nypsus : 286, 16-18 La

- Balbus :107,12 - 108, 8 La

- Balbus : 107,20 - 108,8 La

- Iunius Nypsus : 286,18 - 287,8 La

- Iunius Nypsus : 287,8 - 288,5 La

- Iunius Nypsus : 288, 6-13 La

- Iunius Nypsus : 288, 13-17 La

- Iunius Nypsus : 288, 18-24 La

- Iunius Nypsus : 288,24 - 289,6 La

- Iunius Nypsus : 289, 7-17 La

- Iunius Nypsus : 287,8 - 288,5 La

- Iunius Nypsus : 289, 18-24 La

- Iunius Nypsus : 289,25 - 290, 3 La

 

NB - On trouvera dans Chouquer et Favory 2001 p. 372-374, un montage en continu des traductions successives de Iunius Nypsus qui figurent dans l’article et sont recensées ci-dessus.

 

Bibliographie

 

Autres travaux d’Anne Roth Congès concernant les arpenteurs

 

Anne ROTH CONGÈS, Nature et authenticité des Casae litterarum d’après l’analyse de leur vocabulaire, dans Danièle CONSO, Antonio GONZALES, Jean-Yves GUILLAUMIN (ed.), Les vocabulaires techniques des arpenteurs romains, Presses Universitaires de Franche-Comté, 2006, p. 71-124.

 

Anne ROTH CONGÈS, « La borne de Cantabrie : un lapis uaratus ? »,  Histoire et mesure, XIX, 1/2, 2004, p. 21-40.

 

Anne ROTH CONGÈS, « La « limitation » et ses techniques : une spécificité romaine », dans R. D’Hollander, Sciences géographiques dans l’Antiquité. Connaissance du monde, conception de l’Univers, Association Française de Topographie, IGN, Ecole Nationale des Sciences Géographiques, Saint-Mandé et Marne-la-Vallée, 2003, p. 406-414, 20 fig.

 

Anne ROTH CONGÈS, "Artis copia. Questions d’arpentage dans la Dioptre de Héron d'Alexandrie  et dans les textes gromatiques romains", dans  G. Argoud et J.-Y. Guillaumin éd., Autour de La dioptre d'Héron d'Alexandrie, Actes du colloque "La dioptre de Héron d'Alexandrie" (Saint-Etienne, 1999), Centre Jean-Palerne, Publications de l'Université de Saint-Etienne, 2000, p. 107-147.

 

Anne ROTH CONGÈS, "La « varation dans les territoires » de M. Iunius Nypsius : une application des propriétés  des triangles semblables à la construction cadastrale", dans M. Clavel-Lévêque et A. Vignot (ed), Cité et et territoire, II, Les Belles Lettres, Paris 1998, p. 165-184.

 

Anne ROTH CONGÈS, « Cultellare et uarare : simplicité technique et complexité théorique dans la pratique agrimensorale romaine », La Lettre de Pallas, 4, 1996, note 11, p. 16.

 

 

Autres travaux évoquant des superpositions de trames cadastrales

 

Ferdinando CASTAGNOLI, I piu antichi esempi conservati di divisioni agrarie romane, BCAR, LXXV, 1953-55, Appendice, p. 3-9.

 

Gérard CHOUQUER, Monique CLAVEL-LÉVÊQUE, François FAVORY et Jean-Pierre VALLAT, Structures agraires en Italie centro-méridionale, Collection de l’École Française de Rome, n° 100, Rome 1987.

 

Gérard CHOUQUER et François FAVORY, L’arpentage romain, Histoire des textes, Droit, Techniques, ed. Errance, Paris 2001, 492 p.

 

Antoine PÉREZ, Les cadastres antiques en Narbonnaise occidentale, Essai sur la politique coloniale romaine en Gaule du Sud (IIe s. av. J.-C. - IIe s. ap. J.-C.), 29e supplément à la Revue Archéologique de Narbonnaise, Paris 1995, 314 p + XXIX planches.

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