De la théorie

aux réalités régionales

et locales entrecroisées

 

 

Que peut signifier faire une archéogéographie de l’arpentage nord-américain, notamment dans la partie orientale du territoire qui nous retient ici ? Il existe d’excellents ouvrages consacrés à la formation de l’espace et du territoire des États-Unis, à commencer par le classique et très fondamental ouvrage de Paul Claval sur La conquête de l’espace américain (1989), du livre plus historique et tout aussi fondamental de Daniel Boorstin (Histoire des Américains, éd. de poche en français, 1991) et, tout récemment du livre de Michel Goussot sur Espaces et territoires aux États-Unis (2004), dans lequel le chapitre 3 traite directement de la formation de l’espace géométrique. Grâce à eux et à d’autres, on peut situer le propos, faire le récit historique, et en voir les implications géographiques les plus importantes. Mais force est de constater que ces ouvrages surdéterminent l’arpentage géométrique du centre et de l’ouest et sont plus allusifs sur la situation dans les anciennes colonies.

Le propos de cet article est d’attirer l’attention sur le décalage qui existe entre les assertions concernant l’arpentage américain, et les réalités morphologiques et planimétriques que les couvertures aériennes et cartographiques permettent de voir. Comme nous le faisons aussi pour des réalisations plus anciennes, le but est de relever que les situations régionales et locales, notamment dans l’est, sont moins uniformisées que ce qu’on en dit.

Bien entendu, la réalité de l’immense et monotone township s’impose à nous comme à quiconque. Il s’agira dans ce texte de nuancer les termes généraux par lesquels on résume d’ordinaire la situation de l’arpentage et du cadastre des États-Unis par une réévaluation de ce qui se voit à l’est.

Ensuite, avec la prudence qui est toujours de mise en matière d’histoire comparée, l’expérience américaine pourra être exploitée par le lecteur pour ce qu’elle peut éventuellement lui apprendre sur les pratiques d’arpentage et leurs motivations dans d’autres régions et à d’autres époques.

 

 

Le postulat généralement admis

 

Le mode de l’arpentage américain passe pour être réparti et organisé en deux types principaux, l’un employé dans les 13 colonies, l’autre dans la colonisation des terres situées à l’ouest.

 

Le système indifférencié des Treize colonies

 

Le premier est nommé indiscriminate Metes and Bounds system ou survey, ce qu’on peut traduire par « système ou arpentage indifférencié par jalons et bornes (ou limites) ». C’est un mode d’arpentage dans lequel on arpente des propriétés déjà en place, quelle que soit leur forme, au moyen de repères successifs qu’on décrit en faisant le tour de l’étendue en question.

Un exemple de procès-verbal d’arpentage, datant de 1810, donne une bonne idée de ce procédé.

 

« 13 February 1810. Rice BEADLES of Lincoln Co., Ky sells 140 acres and 36 poles of land in Mercer County on Doctors Fork to John CRAIN for 200 pounds. Land bounded as follows... :

Beginning at the mouth of a branch at an ash stump thence up the creek south 20 poles to 2 beach, thence east 41 poles to a small walnut in Arnett's line, thence north 50 east 80 poles to a linn hickory dogwood in said line, thence north 38 poles to an ash, thence west 296 poles with Potts's line till it intersects with Tolly's line, thence south 30 west 80 poles to a whiteoak and sugar, thence east 223 poles to beginning

and all the estate right and title and interest of the said Rice Beadles of in and to the said premises to have and to hold the said 140 acres and 136 poles of land unto the said John Craine his heirs and assigns forever and the said Rice Beadles himself his heirs executors administrators and assigns doth hereby warrant and defend the said land....

Testators: Banister Blagrave, David Crain, Jacob Crow

Signed by Rice Beadles. »

(extrait de : Mercer County, Kentucky Deed Book 7, p. 417)

 

Un schéma peut être restitué à partir de ce « tract » (lotissement, tracé de périmètre), permettant de visualiser le cheminement de l’arpenteur.

 

 

 

 

Le système géométrique du township

 

L’autre système est celui nommé Federal Township and Range system, ce qu’on peut traduire par « Système fédéral par lignes (ou cantons) et rangées ». Il est le mode de division utilisé pour l’immense Domaine public situé à l’ouest des Appalaches, reposant sur une géométrie très rigoureuse. À partir de deux lignes directrices et qui se croisent à angle droit, la ligne de base et le méridien d’origine, on découpe le sol en carrés de 6 x 6 miles, soit 36 miles carrés, appelés townships. Chaque township et divisé en 36 sections.

 

La figure suivante montre, par exemple, comment l’arpentage de deux états voisins, l’Indiana et l’Illinois ont la même ligne de base, mais chacun leur méridien d’origine, le 2nd P.M. pour l’Indiana et le 3rd P.M. pour l’Illinois (à noter une petite zone de l’Illinois qui fait exception avec sa propre ligne de base et son propre méridien d’origine, le 4e). En revanche, le découpage des comtés qui figure sur la carte de l’Illinois, n’est pas calé sur les lignes de townships et les ranges.

 

 

 

 

 

 

La figure suivant donne un exemple de la disposition des carrés de 36 miles carrés, dits townships, et la façon dont ils sont désignés à partir des deux axes principaux, au centre de l’Illinois.

 

 

 

 

Ce qui donne la disposition illustrée par la figure suivante dans la planimétrie de l’Illinois, là où se croisent le 3ème méridien et la ligne de base : les townships de 6 miles sur 6 de côté ont été surlignés en rouge.

 

 

 

Cette présentation fournit la trame d’ensemble. Mais l’observation des réalités planimétriques n’autorise pas une telle simplification. C’est l’objet de la lecture archéogéographique que d’attirer l’attention sur le décalage existant entre la théorie et la mise en pratique, afin d’aboutir à une expression plus juste des éléments.

 

La distinction de base qui vient d’êtrerappleéeet sommairement définie joue au niveau de l’arpentage et de l’enregistrment cadastral. D’un côté, on trouve un système de reconnaissance sur le terrain des limites et des bornes d’une propriété, avec le mode d’enregitrement par un procès-verbal et, éventuellement, d’un schéma. D’un autre côté, dans le Domaine Public, on trouve une autre pratique, celle de la division préalable des terres, pour servir au lotissement des colons, avec un mode d’enregistrement différent puisque le système est géoréférencé.

La suite du propos est de montrer que cette dualité s’accomode de formes très variables, et que la géométrie n’est pas absente, c’est le moins qu’on puisse dire, des territoires des anciennes colonies.

 

 

La diversité des modalités de l’arpentage

 

La carte qui suit est extraite d’un Atlas américain et elle offre le grand intérêt de présenter la répartition des systèmes d’arpentage utilisés. Elle oppose le système de la mosaïque irrégulière des anciennes colonies britanniques, sensiblement étendu par rapport aux Treize colonies d’origine (sur les Appalaches), celui du rang canadien, et le reste du territoire américain et canadien dévolu au système du grid pattern, dans lequel les auteurs distinguent trois modes : à base locale, à base fédérale (dominant) et canadien. Enfin, la carte souligne le cas particulier de la majeure partie du territoire du Texas, où domine le système irrégulier de la colonisation hispanique.

 

 

La lecture de cette carte et l’observation des réalités planimétriques (grâce aux couvertures photographiques et satellitaires disponibles) nous a convaincu à la fois de l’intérêt de cette démarche et de son caractère encore trop général et réducteur, en ce qu’elle confond deux domaines très liés mais pas complètement identiques : celui de l’arpentage et celui des formes planimétriques. Une enquête limitée à la partie orientale du territoire américain et canadien suggère une plus grande diversité de systèmes. Ils sont restitués par la carte ci-dessous, laquelle ne représente elle-même que le résultat d’un sondage à vue, un classement selon les formes, et non une enquête approfondie qui reste à conduire, vu l’immensité des territoires couverts.

 

 

Dans cette carte, les trois types extrêmes bien connus sont : le rang canadien dont le modèle et les premiers exemples datent du début du XVIIe s. ; le parcellaire irrégulier des Treize colonies dont le début du développement remonte aussi très haut dans le temps, mais dont l’extension est liée à la progresion de l’occupation du sol vers les Appalaches et vers le Sud ; enfin le township géoréférencé, dont la première application concerne l’Ohio à l’extrême fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, et dont l’extension vers l’ouest et le sud est progressive.

Ensuite le but principal de cette carte est d’attirer l’attention sur l’existence de catégories intermédiaires qui nuancent l’exposé des faits. Ce sont celles que nous proposons ci-dessous.

 

Les parcellaires géographiquement minoritaires

 

On peut passer vite sur les formes dites de « trait carré », à Québec, qui sont une curiosité archéologique, mais n’ayant eu aucune influence en Amérique du Nord. Il sont présentés dans une autre étude de ce site.

 

On peut ensuite relever l’existence de parcellaires liés aux forêts et aux polders, à la morphologie spécifique. Il est intéressant, par exemple, d’observer la forme en bandes (strip system) d’un vaste découpage d’une zone forestière située dans le Comté de Hoke en Caroline du Nord, à l’ouest de la ville de Spring Lake. La parenté avec la morphologie en bandes des trames protohistoriques ou médiévales est curieuse.

 

(Comté de Hoke, Caroline du Nord, parcellaire en bandes en milieu forestier. L’échelle est de 20 km ; image Google Earth)

 

 

Une des formes les plus originales rencontrées est un “oro-hydro-parcellaire” situé à l’est de la Caroline du Sud (région au nord-ouest de Conway).  C’est un parcellaire de type interfluviaire, qui présente des bandes de défrichement orientées selon les écoulements parallèles et légèrement divergents des cours d’eau, ces bandes étant soulignées par des liserés boisés caractéristiques correpondant aux vallées ou aux espaces intermédiaires entre deux bandes. La voirie et le parcellaire n’ont pas la régularité du rang canadien et l’impression d’irrégularité domine. Mais, historiquement, on ne saurait classer ces parcellaires dans la série des systèmes à mosaïque irrégulière des Treize colonies sans commettre un (relatif) contresens. On se trouve devant un parcellaire de colonisation globalement assez répétitif, organisé en bandes longitudinales, avec un bel exemple de village de colonisation de plan quadrillé (Aynor).

 

Parcellaire de défrichement systématique à l’est d’Aynor (Caroline du Sud)

 

Plan du village neuf de colonisation d’Aynor (Caroline du Sud - image Google Earth)

 

Ci-dessous, le relevé du plan d’ensemble du parcellaire interfluviaire de Conway-Aynor, mettant en évidence la structuration selon les cours d’eau, les interfluves et les voies de défrichement.

 

 

 

Les systèmes semi-réguliers et géoréférencés

 

Il s’agit de parcellaires dans lesquels on a développé une trame quadrillée géoréférencée (c’est-à-dire orientée selon les méridiens et les parallèles), mais avec deux correctifs par rapport au quadrillage du township. Le premier est que la trame ne correspond pas à un quadrillage d’axes majeurs dont tout le reste découlerait. On repère une orientation géoréférencée, très présente, mais pas d’unités intermédiaires stéréotypées (comme le sont les townships et les sections du système quadrillé du centre et de l’ouest des USA). Le second correctif est que le parcellaire tolère très bien d’autres orientations, d’autres formes, déterminées par des éléments physiques ou planimétriques. Le mélange entre la trame orthogonale et ces autres orientations fait que le parcellaire peut être qualifié de mixte, et doit être apprécié selon le Metes and bounds survey.

Le relevé établi ci-dessous, correspondant à une zone située à l’est de Roxboro, localité du comté de Person en Caroline du Nord, donne un bon exemple de cette morphologie.

 

(Roboro, comté de Person, Caroline du Nord ; cliché de fond : Google Earth ; interprétation G. Chouquer)

 

Sur cette figure, le relevé du parcellaire n’est pas exhaustif, volontairement, afin de permettre la lecture des formes. La dominante est constituée par la trame orange, géoréférencée, et qui correspond à un arpentage théorique et au sol intentionnels. Ce mode d’arpentage couvre une partie importante du nord-ouest du territoire de Caroline du Nord, jusqu’au pied des Appalaches.

 

On en trouverait d’autres exemples à l’ouest du Tennessee, à l’extrémité sud-ouest du Kentucky, ainsi qu’au sud-est de la Pennsylvanie, et dans les États de New York et du Maine.

 

Les pseudo-townships

 

Nous nommons ainsi des systèmes plus “rigoureux” que le cas présenté dans la partie précédente, mais qui ne sont pas de véritables townships, notamment parce qu’ils ne respectent pas la disposition ou les mesures propres à ce mode de division, ou parce qu’ils sont développés dans des États n’étant pas concernés par la politique d’acquisition et de partage du Domaine public fédéral.

 

Le premier exemple donné concerne Ellington, à l’ouest de l’État de New York (comté de Chautauqua).

 

                   

(Image : Google Earth)

 

À Ellington (l’extrait d’image correspond au sud de la petite agglomération), les carrés, lorsqu’ils sont repérables, mesurent 0,75 miles, alors qu’une section d’un township mesure 1 mile de côté.

 

Le second exemple se rapproche plus du township par les mesures (carrés d’un mile de côté). Il s’agit du quadrillage qu’on trouve à l’extrémité occidentale de l’État de Pennsylvanie, au sud de la ville d’Erié, et au nord-ouest de la petite agglomération d’Edinboro.

 

                        

(Image : Google Earth)

 

L’observation fait apparaître un type mixte. On a en effet l’impression qu’on se trouve en présence d’un système de rangs canadiens croisés, mêlant leur logique et leur dynamique et aboutissant à cette localisation de l’habitat le long des routes, avec des résidus boisés plus ou moins bien situés au centre des carrés.

 

 

Les systèmes semi-réguliers d’orientations diverses

 

Sont ainsi nommés des arpentages matérialisés au sol par des trames orthogonales multiples, dont l’orientation est variable et qui ne sont pas géoréférencées.

 

 

(Centre de l’État de New York, point de contact entre les comtés de Delaware, d’Otsego et Schoharie : présence de 4 à 5 orientations parcellaires distinctes)

 

Retrouvez ce calque d’interprétation en situation, directement sur Google Earth

 

Sur le schéma interprétatif donné ci-dessus, et qui concerne la rencontre de trois comtés de l’État de New York, le parcellaire est organisé par plusieurs trames géométriques, non géoréférencées sur les méridiens et les parallèles.

On retrouve une telle situation dans la pointe sud du territoire canadien, entre les lacs Huron et Erié et en Gaspésie ; aux États-Unis, dans une grande partie de l’État de New York, dans ceux du Maine, de Vermont, de Pennsylvanie, en Ohio et dans le Kentucky.

 

Les systèmes quadrillés uniques d’orientation inclinée

 

Pour achever la description des types de trames parcellaires, il faut enfin évoquer les réseaux quadrillés réguliers d’orientation inclinée et uniques. On en trouve plusieurs exemples, de taille variable.

 

Les trames de très grande étendue

 

Le cas qui servira de support à l’observation est un des plus grands, celui qu’on rencontre en Géorgie, autour d’Atlanta et Macon. Sur plus de 350 km d’extension (les deux extraits présentés ci-dessous correspondent à deux extrémités de la trame et sont distants d’environ 370 km à vol d’oiseau), on observe une grille d’orientation constante, inclinée à l’ouest. La raison de la forme de ce réseau est sa situation d’interfluve, entre les rivières Ocmulgee, Oconee et Ohoopee. Vers le nord, il s’étend jusqu’au Plateau Dahlonega, au pied des Appalaches.

 

(L’extrémité nord du réseau Ocmulgee-Ohoopee à Bostwick, au contact avec la Caroline du Sud, dans l’angle nord-est de l’extrait ; image Google Earth)

 

(L’extrémité sud du réseau Ocmulgee-Ohoopee à Lumber City, délimité par la rivière Ocmulgee, qu’on voit en bas et à droite de l’extrait ; image Google Earth)

 

Les trames d’extension limitée

 

Il reste enfin un type de trames régulières à signaler : les trames d’extension limitée, généralement circonscrite au territoire d’une commune, ou même à une partie de celui-ci.

 

Les deux exemples qui suivent montrent des parcellaires quadrillés directement issus du prolongement de la trame villageoise ou urbaine. L’extension du parcellaire orthogonal est nettement circonscrite dans l’espace.

 

Le premier exemple est Mac Bee en Caroline du Sud.

 

Mac Bee, comté de Chesterfield, Caroline du Sud

 

L’autre exemple est celui d’Egg Harbor City dans le New Jersey.

 

Egg Harbor City, comté d’Atlantic City, New Jersey.

 

Conclusions

 

Dans cette présentation typologique des formes planimétriques en usage dans l’est et le nord-est des États-Unis (nous complèterons plus tard avec les arpentages du centre, de l’ouest et du Texas), le propos était de montrer que l’opposition bien connue entre deux modes d’arpentage cadastral (c’est-à-dire d’enregistrement fiscal de la terre) ne signifiait pas, pour autant, la réduction des formes à deux modes et eux seuls.

La géométrie est fortement présente dans les terres des anciennes colonies, mais sur d’autres modes que le township. Ces géométries rappellent les typologies européennes, celles des trames antiques, médiévales et modernes. On y retrouve en effet des parcellaires en bandes, en petits réseaux géométriques localisés autour d’une fondation coloniale, en grands réseaux géométriques comparables aux “limitations” de l’Antiquité romaine, en trames imbriquées ou juxtaposées, géoréférencées ou non, y compris des formes originales comme le trait carré ou le rang canadiens, ou des types récemment modélisés par l’archéogéographie comme le parcellaire interfluviaire ressortissant de la régularité organique.

En archéogéographie on pose — c’est un constat de plus en plus fréquemment exprimé — le postulat d’une relation plus complexe entre la forme et l’intention sociale, ceci afin d’éviter des lectures rapides et déterministes des planimétries.

 

Gérard Chouquer, CNRS

juin 2007

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