Le plan de la ville d’Ostie dans l’Antiquité

 

Petit exercice de compilation

 

 

 

 

par Gérard Chouquer, CNRS

 

 

 

Plan de l'étude

 

I — Ostie dans l’urbanisme romain

 

 

II — La documentation

 

A – Les photographies aériennes et images satellitales 

B – Les photographies aériennes de basse et myenne altitude

C – Les images issues des prospections géophysiques

 

 

III — Le plan de la ville romaine

 

 

Conclusion.

 

 


 

§1

Introduction

 

Cette étude est issue d’un exercice donné aux étudiants d’archéogéographie en 2010 à Coimbra (Portugal). Le but du travail était de les amener à chercher toute l’information planimétrique disponible, en bibliothèque et sur internet, et d’en faire la compilation. Au terme de ce travail fondamentalement cartographique, réalisable sous SIG ou plus simplement avec un logiciel du type Adobe Illustrator, les étudiants devaient avoir pris conscience de plusieurs évidences :

- l’information est particulièrement abondante dès lors qu’on prend la peine de la rechercher, mais elle est presque toujours dispersée et marquée par des différences d’échelle et de statut ;

- les méthodes d’acquisition sont différentes et peuvent conduire à des contradictions plus ou moins solubles, malgré la compilation ;

- la compilation résout (au moins relativement) les problèmes de parallaxe, d’obliquité et d’échelles, résolution sans laquelle la comparaison n’est guère possible ;

- enfin, le fait de disposer d’une cartographie compilée de l’information change le regard qu’on peut avoir sur le site.

Conçu comme un simple corrigé d’exercice pratique, cette étude ne respecte pas les canons des publications en ce sens qu’elle ne fait pas, faute de temps, l’historiographie détaillée de tout ce qui a été produit sur le sujet de la topographie de la ville romaine d’Ostie.

 

 

§2

I — Ostie dans l’urbanisme romain

 

Le site d’Ostie aurait été fondé à la fin du IVe s. av. J.-C. C’est une fondation stratégique qui permet à Rome de contrôler la mer et le port.

Dans sa présentation que je cite quasi intégralement, Ferdinando Castagnoli en fait le site initial d’une série de fondations romaines coloniales.

« L’Ostie d’origine est une ville d’une importance exceptionnelle dans le cadre de l’urbanisme romain. Son plan est connu aujourd’hui depuis les sondages réalisés dans le but de connnaître sa situation et après l’excellente publication du premier volume des fouilles d’Ostie. Pour des raisons archéologiques (terres cuites décoratives, etc.) et pour des raisons historiques (contrôle de la mer après la chute d’Antium) sa fondation est estimée aux dernières décennies du IVe s. Le plan est rectangulaire (193,94 x 125, 70), avec une division de quatre parties égales au moyen de deux axes orthogonaux qui se rencontrent au centre : axes que nous pouvons, à partir d’une convention établie sur l’analogie avec les espaces centuriés, appeler decumanus et cardo. L’orientation est déterminée par l’axe du fleuve.

Ainsi débute un genre d’urbanisme typiquement romain qui sera poursuivi et développé dans de nombreuses colonies. Il est défini comme le style du castrum, et on parle du castrum d’Ostie, mais ceci est faux si on le compare au plan des camps contemporains, qui ont un tout autre schéma de divisions internes. Une imitation à partir d’un camp est par ailleurs à exclure par le témoignage de Frontin (Srat., IV, 1, 14), d’après lequel les camps ne furent pas utilisés avant l’époque de Pyrrhus. »

(F. Castagnoli, Hippodamos, 1956, p. 85-86 ; trad. J.-M. Malvis)

Dans sa typologie des villes romaines, Castagnoli distingue le plan hippodaméen (Norba, Alba, Cosa, Bénévent, Modène), le plan à carrefour d’axes centraux (Ostie, Minturnes, Pyrgoi, Terracine, Fondi...), le schéma influencé par le camp militaire (Turin, Aoste), le schéma axial avec division en scamna (Carthage, Zara)

 

 

 

§3

Fig. 1 - La représentation traditionnelle du castrum d’Ostie, aux origines de la colonie. Cette implantation d’origine est largement masquée et transformée par les aménagements antiques ultérieurs. Ce castrum représente une toute petite partie de l’extension  totale de la ville.

 

Comme on le verra dans la suite de cette étude, le site initial du IVe s occupe une place très réduite dans la ville qui se développe à la fin de la République et sous l’Empire. Plus on étend l’observation, plus cette image d’une fondation coloniale strictement orthogonale cède du terrain au profit d’autres évidences. Non pas qu’elle soit fausse. Mais elle ne saurait capter et réduire l’histoire de la ville d’Ostie à elle seule.

 

Fig. 2 - Le plan d’Ostie en 1945, d’après l’ouvrage de Guido Calza.

 

§ 4

II — La documentation complémentaire aux fouilles réalisées

 

 

A - Les photographies aériennes et images satellitales 

 

C’est la lecture du portail de Google Earth qui a décidé du choix de cet exercice. Google Earth a placé en 2009 sur son site une mission de juillet 2007 pariculièrement spectaculaire, qui donnait des aperçus saisissants sur le prolongement du site urbain dans les zones non encore fouillées. Bien que ces extensions ne fussent pas inédites, leur vision simultanée sur le portail de Google Earth constituait une condition nouvelle pour l’étude du site.

Fig. 3 – Un exemple d’information tirée de la mission de 2007, à l’extrémité orientale de la ville antique.

 

 

 

§5

Parmi les informations lues sur la misison de juillet 2007, on repère, par exemple, une forme ovale qui fait peut-être songer à un paléoméandre en raison de l’épaisse trace sombre (plus humide) qui la souligne. Cette trace resterait à articuler à une carte des paléocirculations de l’eau dans cette région.

 

Fig. 4 – Une nanomalie ovale, visible sur la mision de 2007,

selon quatre traitement d’images différents.

 

 

Fig. 5 – Localisation de cette anomalie.

 

 

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B- Les photographies aériennes de basse et moyenne altitude

 

Diverses photographies aériennes tout à fait exceptionnelles ont été réalisées sur les parties non fouillées du site, qui apportent une quantité réelle d’informations nouvelles sur l’urbanisme. L’une des plus extraordinaires est celle réalisée en 1985, dont je donne ci-dessous une reproduction et mon interprétation.

Fig. 6 – Un cliché spectaculaire datant de 1985.

 

Fig 7 – Interprétation du cliché précédent.

 

§7

Autre exemple, le cliché suivant est une de ces trouvailles fortuites comme il est quelquefois possible d’en faire sur les portails disponibles. Il s’agit d’une photographie oblique réalisée en péruode de sécheresse marquée et qui donne le plan très précis d’une ensemble de bâtiments et de cours, ainsi que divers améngements dont il n’est pas aisé de définir la fonction à vue. On accède à cette vue de façon assez indirecte. Il faut aller sur le portail Bing Maps,  afficher le site avec la mission disponible (peu explicite), et choisir ensuite la fonction « photos aériennes prises sous un meilleur angle ». On voit alors s’afficher le cliché oblique dont est extrait le plan ci-dessous (fig. 8).

Je signale que d’autres clichés « sous un meilleur angle » existent pour d’autres parties du site d’Ostie, et qu’il est nécessaire de les exploiter pour la compilation.

 

Fig. 8 – Un cliché très révélateur d’indices publié sur Bing Maps. La lecture a été améliorée par augmentation du contraste.

 

 

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C - Les propsections géophysiques

 

Des prospections géophysiques intensives ont été conduites sur le site d’Ostie : c’est, notamment la contribution des chercheurs allemands à la connaissance du site. Michael Heinzelmann a exploité les images issus de ces campagnes systématiques de prospection et contribué ainsi grandement à cartographie les marges de la ville antique.

Fig. 9 – Le secteur oriental de la ville, avec la découverte d’une basilique.

 

§9

Cependant, la confrontation que j’ai réalisée entre les données géophysiques et les photographies aériennes conduit à faire une observation intéressante sur le plan méthodologique. Les images nuémrisées issues des prospections géophysiques peuvent donner une image moins nette que certaines photographies (fig. 9 et 10).

 

Fig. 10 – Le même secteur (que celui de la figure 8) sur la photographie aérienne de 1985.

 

§10

Mais il y a plus. Les prospections géophysiques atteignent un niveau de la réalité archéologique qui peut ête sensiblement différent de celui que les photographies aériennes transmettent. On peut donc trouver des cas où la lecture des deux sortes d’images numérisées donne des résultats contradictoires. C’est le cas avec l’ensemble d’édifices lus sur la photographie aérienne de la figure 8 ci-dessus, et pour laquelle la comparaison avec le relevé géophysique ne correspond pas intégralement. Par exemple, au centre de la grande cour à péristyle, Michael Heinzelmann lit des édifices là où la photographie aérienne montre une série de fosses de plantations. De même, dans la partie nord de l’édifice, au contact avec la muraille d’Ostie, les orientations lues sur l’un et l’autre document divergent.

 

Fig. 11 – Comparaison des résultats obtenus par la prospection géophysique et la photo-interprétation.

 

 

Tout en tenant compte des difficultés à corriger l’obliquité du cliché aérien, ce qui peut induire des différences dont on ne peut rendre responsable la prospection géohysique, il faut néanmoins reconnaître le fait que les informations ne sont pas identiques.

 

 

§11

J’ai également perçu cette différence en travaillant sur la compilation des informations concernant l’extrémité occidentale de la ville. La figure 11 donne le plan restitué par les mesures géophysiques. La comparaison avec les photographies aériennes donne l’impression que la reconstitution par les mesures géophysiques est un peu plus généreuse qu’il conviendrait.

 

 

Fig. 12 – En fond de carte : la reconstitution de la partie sud-ouest de la ville par les prospections géophysiques. En orange, les relevés de photo-interprétation.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

§12

III - Le plan de la ville romaine

 

La compilation des informations dans les zones jusqu’ici non fouillées de la ville et de sa périphérie immédiate permet la restitution d’une esquisse de plan urbain (fig. 13), beaucoup plus précis que le plan publié en 1998 (fig. 14).

 

Fig. 13 – Esquisse du plan de la ville par compilation des informations. En beige, les zones fouillées ; en violet les nouvelles rues mises en évidence par les photographies aériennes et par les prospections géophysiques, et en marron les édifices urbains nouveaux.

 

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Fig. 14 – Le plan d’Ostie antique publié d’après les seules fouilles archéologiques.

 

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La compilation permet de passer à l’analyse morphologique. Le repérage des alignements remarquables (en tenant compte du détail des zones fouillées) offre des indications intéressantes sur la fossilisation dans le plan urbainc d’anciennes lignes de rivages ou d’anciens méandres du Tibre, qui apparaisseent sous la forme de lignes courbes parallèles (fig. 14)

 

 

Fig. 15 – Les alignements remarquables du plan antique d’Ostie

 

 

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Mais l’apport le plus intéressant concerne l’organisation globale du plan de la ville. On observe qu’il se développe sur deux orientations majeures et une orientation mineure.

La trame verte est celle qui est issue de l’extension la partie ancienne de la ville, et notamment de la croisée qui traverse le castrume initial. Cette orientaiton s’étend vers le sud, avec quelques variations de l’orientation. On dénombre environ quinze rues d-selon cette roentaiton.

La trame rose est celle qui répond le mieux de la stucture de la ville dans sa partie sud et sud-ouest.  Là encore une quinzaine de rues peuvent être dénombrées.

La zone d’interférence des deux trames est finalement assez faible, due principalement au tracé méridonal de la muraille. On peut donc considérer que le plan urbain d’Ostie antique juxtapose deux trames plus qu’il ne les mêle.

Enfin, au nord-ouest de la ville, le quartier portuaire périphérique, limité par le Tibre, adopte une orientation propre, liée à la rive du fleuve, et uniquement localisable dans cette partie de la ville. 

 

Fig. 16 – Les deux trames principales du plan urbain antique d’Ostie.

 

 

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Conclusion

 

Ces observations conduisent à une conclusion qui n’allait pas de soi jusqu’ici, et qui devrait conduire à modifier les termes dans lesquels on rend compte de l’urbanisme de la ville dans les manuels.

Ostie est une colonie très précoce dont le plan d’origine, effectivement régulier, ne rend pas compte de l’histoire et du développement du site urbain. Ce plan n’a que peu été poursuivi dans le développement de la ville à l’époque de la fin de la République et de l’Empire. Non seulement il est impropre de parler de cardo et de decumanus pour les rues d’une ville, même quand elle est rigoureusement quadrillée, les termes étant strictement réservés à la centuriation ou limitation rurale, mais il serait en outre illégitime de le faire ici puisque les deux axes en question ne se pousuivent pas pour organiser l’ensemble du plan de façon quadrillée. Seul un tiers environ de la zone urbaine respecte cette orientation d’origine, au nord-est de la ville, le long de la voie rectiligne aujourd’hui nommée Viale degli Scavi (cœur de la trame verte). Mais dans ce secteur, les signes de gauchissement se font jour immédiatement su sud du théâtre, à partir des Horrea d’Artémis (fig. 16). 

Ensuite, au delà de cette zone relativement régulière, le plan respecte les contraintes locales et développe d’autres orientations avec beaucoup d’indépendance par rapport à un schéma quadrillé contraignant.

 

 

 

 

 

 

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Fig. 17 – Indice de gauchissement du plan et apparition de l’orientation de la seconde trame au sud de la rue principale. Capture de Google Earth.

 

Gérard Chouquer, juillet 2012

 

 

 

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Bibliographie

 

 

BRADFORD, John,  Ancient Landscapes: studies in field archaeology, Bell, London 1957

 

CALZA, Guido, Scavi di Ostia, Vol.1 Topografia General, La Libraria dello Stato, Roma 1953.

 

HEINZELMANN, Michael, Die Nekropolen von Ostia. Untersuchungen zu den Gräberstrassen vor der Porta Romana und an der Via Laurentina, München 2000

 

MACIEL, Justino,Vitrúvio tratado de Arquitectura (tradução do latim), IST, Lisboa 2006

 

MEIGGS, Russel, Roman Ostia, At the Clarendon Press, Oxford 1960

 

SHEPPERD, Elizabeth, “Il Rilievo Topofotografico di Ostia dal Pallone (1911)”, dans Archeologia Aaerea II, 2006, pp.15-38;

 

STEPHANI, Manfred et al., “Fusion of Aerial Images and Magnetic Prospection for Archeological sites”, International Archives of Photogrammetry and Remote Sensing. Vol. XXXIII, Part B5. Amsterdam 2000.

 

Sur Internet

http://www.ostia-antica.org

http://www.ostiaantica.net/scavi.php

http://www.ostia-antica.org/dict.htm

http://archeoroma.beniculturali.it/it/luoghi/aree_ostia

 

 

 

 

 

 

 

 

Accès privé